Notre patrimoine n’est pas à vendre – Nos musées ne sont pas des banques (mise en vente d’une oeuvre de Chagall par MBAC)

Réaction de Ninon Gauthier, membre d’AICA-Canada et présidente sortante de cette association à l’annonce de la mise en vente d’un Chagall par le Musée des beaux-arts du Canada

J’apprends avec stupéfaction la vente à New York de La Tour Eiffel de Marc Chagall, une œuvre majeure de notre patrimoine artistique national. Comme citoyenne canadienne, historienne de l’art, muséologue et présidente sortante de la section canadienne de l’Association internationale des critiques d’art, je suis choquée que le Musée des beaux-arts du Canada, qui en est le dépositaire et non le propriétaire, s’en départisse sans que le public et ses élus en aient été informés. C’est la consternation chez les experts hors les murs du musée, qui n’ont pas été consultés non plus. Car, la direction du Musée a pris cette décision, dans le plus grand secret, afin de financer l’acquisition d’un tableau en voie d’exportation du Canada et dont la valeur patrimoniale serait, selon son directeur, beaucoup plus grande pour le pays que celle de ce Chagall, connu et reproduit mondialement. Ce tableau important a été acheté fort judicieusement en 1956 par le musée, alors que l’un de nos fondateurs, Donald D. Buchanan, https://aica-canada.org/founding-members/, en était le directeur adjoint. Avec mes collègues je m’insurge contre cette décision.

Pourquoi le musée n’a-t-il pas d’abord fait appel à la loi sur l’exportation des biens culturels en recourant aux pouvoirs de la Commission canadienne d’examen des exportations de biens culturels pour tenter d’empêcher, en la différant, l’exportation de l’œuvre que le musée convoite ? Aucun des textes lus concernant cette affaire ne la mentionne précisément. Le directeur du musée n’affirme-t-il pas que sa valeur patrimoniale est plus grande que celle du Chagall, pour le Canada. La Commission a-t-elle seulement été saisie de cette situation et, si c’est le cas, pourquoi n’est-elle pas intervenue ? C’est son mandat premier, bien avant celui du Musée des beaux-arts du Canada : c’est la mission pour laquelle le gouvernement canadien l’a créée au début des années 1970. L’importance du bien ne pourrait-il par permettre d’en retarder le départ ? Sinon, le gouvernement ou un mécène, ne pourraient-ils donner une caution pour le retenir jusqu’à ce le musée ait réuni les fonds nécessaires à son acquisition. Si cette œuvre est d’une telle valeur patrimoniale, aucun secret de transaction commerciale ne devrait primer sur la protection de notre patrimoine national et empêcher de l’identifier pour l’empêcher de quitter le pays. Dans de telles circonstances, le musée doit certes tout mettre en œuvre pour en financer l’acquisition. Mais moralement, il ne doit pas, ne peut pas se départir à cette fin d’un autre bien patrimonial déjà reconnu et apprécié comme tel depuis des générations, un bien au moins aussi important d’un point de vue international que celui désiré et qui lui a formellement été confié.

Le directeur du musée invoque l’urgence de l’acquisition de ce bien culturel d’une grande valeur historique pour le Canada pour vendre le Chagall. Mais il ne mentionne pas sa valeur artistique. Cette acquisition concerne le Musée des beaux-arts et non un musée d’histoire alors que la vocation du musée concerne le domaine artistique et non historique.

De plus, à l’encontre de La Tour Eiffel, le bien culturel patrimonial convoité par le MBAC ne serait pas menacé d’exclusion de l’espace public international, puisque dans une entrevue Monsieur Mayer laisse entendre que l’acheteur avec lequel le MBAC est en compétition dans cette transaction est un musée étranger et comme il utilise le pluriel, il pourrait même y en avoir plus d’un. Si ce musée, plus fortuné ou mieux supporté financièrement que le MBAC, cherche à conserver et à mettre en valeur un bien culturel patrimonial canadien, ce dernier ne semble pas menacé d’exclusion de l’espace public international comme l’est le Chagall par cette vente aux enchères. Le mal serait moindre puisque, s’il ne se trouve plus sur le territoire Canadien, nous y aurons toujours accès par nos musées pour des emprunts institutionnels ou pour aller le voir sur place comme chercheurs ou amateurs d’art. Enfin, ne pourrait-on pas faire appel à l’UNESCO pour protéger ce bien de l’exportation si une institution muséale étrangère est en cause en négociant une propriété commune ?

Mais, la Commission a-t-elle été avisée de l’exportation du Chagall qui ne se trouve plus sur notre territoire ? Et comment a-t-elle pu l’autoriser dans le secret alors que c’est un bien culturel patrimonial reconnu comme tel depuis son acquisition par le MBAC il y a 62 ans ? Car l’on doit considérer comme faisant partie de notre patrimoine et de notre mémoire collective non seulement les œuvres d’art qui s’inscrivent immédiatement dans notre production nationale de toutes les époques, mais aussi celles qui, depuis des générations, ont marqué significativement par leur fréquentation, notre connaissance, notre appréciation et notre pratique de l’art comme peuple. De plus, elle n’appartient pas à un particulier, mais au peuple canadien qui l’a payé avec ses taxes, par l’intermédiaire de son musée d’art national.

Comment ce tableau précieux a-t-il même pu sortir du pays et se trouver actuellement à Hong Kong pour séduire d’éventuels richissimes collectionneurs asiatiques, en attendant sa mise aux enchères à New York en mai, sans avoir obtenu un certificat d’exportation ? Que faisait le service des douanes ? Et pourquoi l’avoir offert à une maison de ventes aux enchères étrangère alors qu’à l’ère de l’internet, on vend couramment des œuvres d’art importantes sur le web ou par téléphone ? Nos maisons de ventes aux enchères ont-elles préalablement été approchées pour cette vente ? Dans le contexte politique actuel d’échanges politiques et commerciaux difficiles avec notre voisin du Sud, notre musée national n’aurait-il pas dû privilégier d’abord une entreprise nationale pour une telle opération ? Et comment le parlement et les médias canadiens, n’ont-ils pas été informés de cette exportation qui nous concerne tous et qui intéresse fortement nos médias et le public, comme on peut maintenant le constater ? Tout semble avoir été fait dans le plus grand secret, ce qui est contraire aux règles élémentaires de la démocratie. Le musée des beaux-arts du Canada n’est pas un vendeur ordinaire, c’est le fiduciaire de notre trésor national dans le domaine des arts visuels. Cette vente et cette exposition nous concernent tous.

Aucune institution n’a moralement le droit de priver la population canadienne, ses artistes, ses chercheurs d’une partie de son patrimoine, et Chagall en fait partie. Cette peinture de Chagall est l’une des rares œuvres majeures du peintre dans nos collections publiques, qui n’en comptent que quatre. Ses œuvres ont été exposées au Canada depuis les années 1940. Elles ont touché et inspiré de nombreux artistes canadiens, notamment Dallaire, Pellan, Bellefleur et même l’automatiste Marcel Barbeau. Et il faudrait en citer encore plusieurs autres, dont certains artistes autochtones, qui ont admiré et se sont inspirés de ce maitre à un moment ou un autre de leur œuvre. Certes, le MBAC doit prioritairement acheter les artistes canadiens, mais il doit les confronter aux plus grands maîtres internationaux pour les mieux contextualisés. C’est ce qui a motivé les conservateurs et directeurs du MBAC qui, en 1956, ont acquis ce Chagall.

Cette vente représenterait aussi une perte financière pour le pays, comme ce fût le cas, lorsque le MBAC a retardé jusqu’en 1989, l’achat de Voix de feu, (1967) de Barnett Newman, qu’il avait en dépôt depuis près de 20 ans. Offert à 10 000 $ vers 1970, le musée avait attendu que son prix atteigne celui 1 750 000 $ pour procéder à son acquisition. Dans un article publié dans les pages du journal FINANCE, j’ai fermement défendu l’achat du Newman à ce prix annonçant que sa valeur marchande ne manquerait pas encore de beaucoup augmenter. Cet achat s’imposait non seulement pour la valeur artistique de l’œuvre et l’étendue de la pérennité de l’influence de son auteur chez nombre d’artistes majeurs à travers le pays, mais aussi du point de vue économique. Et, cet achat s’est avéré judicieux, à la lumière de la vente au prix de 84 200 000 $ US en 2014 d’un tableau, semblable du maître américain, Black fire (1961).
Nous ne pourrions plus l’acheter aujourd’hui. Mais peut-être figure-t-il sur la prochaine liste secrète du musée ?

Aujourd’hui, c’est le même discours nationaliste financier à courte vue qui a retardé l’achat du Newman, qui semble inspirer le discours du directeur du MBAC et son Conseil. Cette fois, il l’utilise pour désaliéner de notre patrimoine national un tableau européen moderne majeur. Aussi, c’est avec la même vigueur que je m’opposerai au départ de la Tour Eiffel de Chagall, d’abord pour des raisons esthétiques, historiques, socioculturelles et politiques, mais aussi pour des raisons économiques. Car la valeur marchande de ce Chagall des plus séduisant ne pourra que continuer à augmenter étant donné la popularité constante de son auteur. Jamais plus nous n’aurons les moyens d’acquérir un Chagall de cette qualité. Nous ne pouvons pas enrichir aux dépens de notre patrimoine national, un puissant collectionneur étranger qui, à la faveur d’une situation ponctuelle, profitera incontestablement de sa plus-value dans quelques années. Quelle honte pour le gouvernement canadien et pour les mécènes du pays lorsque ce Chagall, très important à mon avis, sera revendu avec l’étiquette de sa provenance, le MBAC, le musée d’état d’un pays qui se prétend civilisé et qui l’aura inconsidérément cédé pour des raisons financières.

S’inspirer pour procéder à cette vente, d’interventions semblables de musées américains est grave erreur. C’est ignorer nos traditions politiques, sociales et culturelles par rapport à celles de nos voisins immédiats. De plus, les musées américains cités en exemple ne sont pas des musées majeurs ni des musées nationaux. Ils n’ont pas, comme le Musée des beaux-arts du Canada, la mission de protéger et de promouvoir leur patrimoine artistique national, comme la National Gallery de Washington qui n’a pas, que je sache, adopté de telles pratiques.

Si ce Chagall exceptionnel est vendu à un collectionneur privé étranger et qu’elle est exportée à l’autre bout du monde, il est probable qu’il ne nous revienne jamais et qu’il ne soit même plus accessible. Par delà sa sortie de notre patrimoine national, elle priverait pour longtemps, si ce n’est définitivement les artistes et les spécialistes en sciences de l’art de tous les pays, d’un accès direct à une œuvre importante d’un maitre moderne. Car ce tableau incandescent pourrait même être déposé dans un coffre de banque, loin te tout regard, comme c’est souvent le cas maintenant pour les œuvres de cette valeur monétaire. Les chercheurs canadiens et étrangers seraient alors privés d’un outil de recherche primordial. Car, dans l’étude des œuvres d’art, les reproductions, même les meilleures, ne suffisent pas, comme l’a brillamment démontré le philosophe et écrivain d’art Walter Benjamin. En histoire de l’art comme en esthétique, l’accès aux œuvres mêmes, dans leur format et leur matérialité, est essentiel. Et quelle trahison de son auteur qui a toujours tenté de communiquer son œuvre au plus grand nombre, par ses estampes, comme par ses murales. Or, cette vente aux enchères, telle qu’elle se présente actuellement, entraînera fort probablement non seulement la sortie définitive de ce tableau du Musée des beaux-arts du Canada et du territoire canadien, mais aussi son exode de l’espace public. Ce serait une perte énorme pour l’Humanité et nous, Canadiens en seraient responsables. C’est de loin, ce qui est le plus inacceptable dans cette opération. Cette œuvre exceptionnelle relève du domaine public et elle doit y rester où qu’elle soit.

Et quel mauvais exemple le Canada donnerait-il aux pays les plus démunis qu’on tente, par le biais de l’UNESCO, d’empêcher de vendre leurs œuvres d’art patrimoniales aux plus offrants. Comment désormais, les retenir de disperser leur patrimoine national, qui est aussi celui de l’humanité, si les musées nationaux d’un pays riche comme le Canada livrent aux collectionneurs privés leurs biens les plus précieux ? Comment pourra-t-il se poser encore sur la scène internationale comme un pays éclairé, respecté à l’étranger ? Sa collection est celle du peuple canadien tout entier et son directeur et son Conseil d’administration n’en sont que les fiduciaires et non les propriétaires et ils ne devraient pas avoir le pouvoir de prendre de telles décisions dans le secret sans que les élus du peuple en soient informés.

Si la pratique d’aliénation des œuvres muséales se généralise entrainant leur exclusion progressive du domaine public, qu’adviendra-t-il des œuvres données à nos musées dans le cadre de la loi sur l’exportation des biens culturels de valeur patrimoniale ? Certains petits musées ont déjà commencé à brader leur collection pour financer leur fonctionnement, trahissant en cela leurs engagements envers les donateurs et le gouvernement canadien. Achetées à rabais par des collectionneurs, ces œuvres d’art risquent-elles d’être éventuellement soumises à nouveau à la commission d’examen des biens culturels pour l’obtention d’un second crédit d’impôt dans quelques années, ce qui va complètement à l’encontre de l’esprit de la loi ? Derrière ces opérations douteuses, ne se cache-t-il pas un profond mépris de l’art de la culture et de sa valeur intellectuelle et spirituelle ?

Et quelle sera la réaction des donateurs dont les dons seront traités avec une telle désinvolture ? Ne risque-t-on pas de les décourager du mécénat, privant ainsi les musées les plus modestes d’enrichir leurs collections. Ne risque-t-on pas de susciter de nouveaux exodes encore plus importants de nos bien patrimoniaux. La politique actuelle de désaliénation des biens culturels de notre musée national doit être réexaminée de toute urgence, resserrée et même abolie. Car elle ignore le devoir pour un pays de protéger ses biens culturels afin d’assurer leur transmission de génération en génération ?

AICA-Canada doit intervenir immédiatement et faire pression auprès du gouvernement du Canada et de sa Commission d’examen des exportations des biens culturels pour que, à l’instar des pays européens auxquels nos traditions nous rattachent, le Canada adopte une pratique d’interdiction de toute désaliénation des biens reconnus comme ayant une valeur patrimoniale, déposée dans nos collections publiques et à priori, dans la collection du Musée des beaux-arts du Canada. Nous devons agir rapidement, car mai approche rapidement. Nous faudra-t-il pour protéger notre patrimoine en appeler à l’UNESCO pour un rappel à l’ordre qui s’impose ?

J’invite tous les scientifiques de l’art, tous les artistes, tous les amateurs d’art. tous les citoyens qui ont à cœur la préservation de notre patrimoine culturel pour qu’ils interviennent auprès de leurs députés, de la Ministre de la Culture, du Premier Ministre afin qu’on mette rapidement un terme à cette vente inacceptable et qu’on procède de même pour l’œuvre convoitée par le musée, en finançant son acquisition, si son importance artistique historique pour le pays le justifie. C’est pour le Canada une question d’honneur national et de responsabilité internationale.

Ninon Gauthier, PhD historienne de l’art, muséologue, critique d’art et sociologue, spécialiste de l’étude du marché de l’art. Présidente sortante d’AICA-Canada.

 

Articles et liens sur ce sujet :

National Gallery Chagall sale: Why weren’t Canadians consulted? The Globe and Mail, ALEXANDER HERMAN, 13 avril, 2018.

National Gallery’s sale of Marc Chagall work linked to tug of war over Jacques-Louis David painting, Globe and Mail, , 13 avril, 2018.

La vente d’un Chagall pour un David fait réagir dans le milieu muséal, 

Un Chagall contre un David et deux églises, Le devoir, Catherine Lalonde, 12 avril.

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