Back on the sale of Chagall’s Eiffel Tower: Why is this painting so important for our heritage? [french]

Texte de Ninon Gauthier

Marc Mayer affirme dans une entrevue que Souvenirs d’enfance, l’autre Chagall de la collection du Musée, est plus est beaucoup plus important que la Tour Eiffel. Comme historienne de l’art formée par les plus grands maîtres, à la Sorbonne et à École des hautes études en sciences humaines de Paris, je me permets de considérer cette opinion pour le moins discutable, dans une perspective plus large que la simple biographie de l’artiste et qui s’étend à l’inclusion de l’œuvre et de son auteur dans son époque et le contexte de l’évolution de l’art du XXe siècle. Alors que Souvenirs d’enfance, une jolie petite peinture anecdotique et un peu terne, n’appelle, ni évoque aucun changement majeur dans l’évolution de la peinture au début du XXe siècle, La Tour Eiffel est une œuvre singulière et d’une beaucoup plus grande modernité.

 

Elle s’impose par sa composition audacieuse qui coupe le sujet principal du tableau, la Tour Eiffel, à sa base comme à son sommet, et par sa palette axée prioritairement sur l’accord dissonant de complémentaires pleinement saturées, le rouge et le vert, en majeur, le pourpre violacé et jaune, en mineur, qui annonce l’art optique des années 1960. Les cercles concentriques de son soleil incandescent ne trouvent-il pas d’échos jusque dans les cibles de Chaude Tousignant, représentées dans la collection du MBAC ?

 

Elle est aussi intéressante par ses références contemporaines aux œuvres de Sonia et Robert Delaunay. Surtout ce dernier a fréquemment associé, sur le mode futuriste, de tels cercles concentriques comme évocation du soleil, à la figure emblématique de la Tour Eiffel, sous sa représentation tronquée, depuis son célèbre Avion Tour Eiffel et soleil de 1910. S’approchant triomphalement de ce cercle solaire, Icare célèbre ici sa conquête liberté, comme Chagall à son arrivée à Paris.

 

Beaucoup plus en amont, le personnage de la femme nue, étendue sur un divan aux pieds du célèbre monument, rappelle l’Olympia de Manet, père de l’impressionnisme et de la modernité picturale. Dans le coin de gauche inférieur, la figure énorme du coq, si souvent présente dans l’œuvre de Chagall, nous ramène aux Souvenirs d’enfances du peintre alors que le foisonnement végétal qui envahit la base du monument convoque le douanier, Rousseau et Matisse et pourrait même annoncer l’all over.

 

Par sa richesse iconographique, La tour Eiffel est beaucoup plus susceptible d’inspirer les travaux de nombreux artistes et chercheurs en sciences de l’art que le charmant Souvenirs d’enfance que nous conservons et c’est pourquoi il me semble beaucoup plus important de le sauver s’il nous faut choisir

 

Et que dire de la beauté éblouissante de ce tableau, un mot qu’on n’ose plus prononcer dans nos musées d’art puritains. Pourquoi donc le Musée des beaux-arts du Canada ne l’a-t-il pas exposé plus souvent ? On sait que les œuvres phares attirent aujourd’hui les foules de touristes du monde entier. À la lumière du succès récent de l’exposition Chagall Couleur et Musique au Musée des beaux-arts de Montréal (2017), sa présence plus fréquente sur les cimaises du musée, accompagnée d’une bonne opération de markéting, pourrait contribuer à soutenir l’industrie touristique de la capitale et augmenter la fréquentation du musée, comme le font la Joconde du Louvre et les Chagall du Palais Garnier, à Paris, et les Turner de la Tate, à Londres. S’il quitte définitivement le Canada, quelle perte ce sera, même pour notre économie.

 

Ninon Gauthier, PhD historienne de l’art, muséologue, critique d’art et sociologue. Spécialiste de l’étude du marché de l’art. Présidente sortante d’AICA-Canada.

Articles et liens sur ce sujet :

National Gallery Chagall sale: Why weren’t Canadians consulted? The Globe and Mail, ALEXANDER HERMAN, 13 avril, 2018.

National Gallery’s sale of Marc Chagall work linked to tug of war over Jacques-Louis David painting, Globe and Mail, , 13 avril, 2018.

La vente d’un Chagall pour un David fait réagir dans le milieu muséal, 

Un Chagall contre un David et deux églises, Le devoir, Catherine Lalonde, 12 avril.

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